Le nom du Drac viendrait de "drouke", mot
signifiant "mauvais", puis, par extension "diable" et cela montre bien la peur
qu'il inspirait aux hommes. On l'a symbolisé également sous les apparences d'un
dragon. Mais c'est seulement à partir du XIIème siècle qu'on l'a affublé de ces
épithètes hautement significatives.
Avant cette époque, selon Auguste Bouchayer,
si le Drac n'a pas d'histoire connue, c'est parce qu'il coulait sans inquiéter
personne, sans débordements spectaculaires et, surtout, sans variations de
cours. Mais ce "cours fixe" n'est pas connu avec certitudes.
Durant toute la préhistoire, et même au delà,
on le franchissait par des gués, dont l'un, bien attesté, se situait à hauteur
du "Saut du Moine". Un autre est largement conjecturé à hauteur de Comboire.
A compter du XIème siècle, on est à peu près
certain de l'existence d'un port avec un bac pour le passage de la rivière.
Mais, selon Pilot, un premier pont existait déjà à cette époque, non loin du
lieu où s'élèvent les ponts actuels. Etait-il d'origine antique? Rien ne le
prouve mais rien ne l'interdit non plus.
C'est ce pont qui aurait été renversé en 1219.
Cette année là, en effet, dans la nuit du 14
au 15 septembre "le Drac sortit de son lit et ses eaux bourbeuses, traînant avec
elles les débris des campagnes ravagées, envahirent Grenoble et semblèrent
devoir l'ensevelir de leurs flots".
L'eau dépassa de neuf mètres son niveau
habituel.
Cette catastrophe - l'une des plus dramatiques
du moyen âge, qui eut des répercussions sur le Rhône jusqu'à la mer - avait été
provoquée par la rupture des digues d'un lac formé artificiellement depuis 1191
dans la plaine du Bourg d'Oisans, par suite d'un éboulement considérable de la
Petite Vaudaine, en face de l'Infernet ; sous la poussée des eaux, grossies par
des pluies diluviennes, le barrage s'écroula, cette nuit là, livrant passage à
une trombe qui suivit le cours de la Romanche, emportant tous les ponts jetés
sur cette rivière, puis sur le Drac.
Un nouveau pont dut être édifié (ou réédifié)
peu après à Claix, car un acte du 7 mai 1270 en fait mention. Il s'agit d'un acte de
donation par lequel :
"Guillaume de Claix, prévôt de Saint André de
Grenoble fait donation au chapitre Notre Dame, du pont et du port de Claix avec
leurs dépendances ainsi que d'un pré situé au-delà du pont édifié par Scalpin ("quem
edificavit Scalpinus"), moyennant engagement pour trois anniversaires à célébrer chaque année: un le jour de son décès,
un autre à la fête de Saint André, le troisième à celle de Sainte Anne, de
partager aux prêtres célébrants trois sols et de payer, aux foires de Grenoble,
soixante sols viennois pour les pelisses de Grenoble".
Cet acte est d'une grande importance car il
atteste l'existence d'un pont appartenant, dès avant 1270, à la famille de
Claix.
Peu après, une transaction du 7 avril 1277
confirme l'existence de ce pont sur le Drac à Claix : il s'agit d'un arrangement
entre Gontier de Claix, prieur de Risset et Girard Bertrand, au sujet d'une
terre "sur les bords du Drac, près du pont de Claix ("pontem de Clays"), entre la route qui mène audit pont et celle
qui conduit à Claix, laquelle terre dépendait de la directe du prieuré de Risset".
Selon Louis Royer, "ce pont, auquel
aboutissaient sur la rive gauche du Drac, les routes de Claix et de Vif, était
situé à l'embouchure du ruisseau de la Suze... Son emplacement ne devait pas
être sensiblement différent de celui qu'occupe le pont de Lesdiguières et que,
par suite, le Drac passait (donc) déjà à cette époque entre les deux rochers du
Pont de Claix...".
Son existence dut d'ailleurs être assez brève
car un autre acte du 14 juin 1307, reproduit ci après, fait allusion au pont
détruit naguère :
"...Ind. 5 ...Jacques de Commiers,
doyen et le chapitre Notre Dame de Grenoble.. Soffred d'Arces, prieur de la
Roche, Girard de Theys, sacristain, Berlion Alamandi, chantre,Jacques des
Vignes, infirmier, Guillaume de Royn, prieur de l'aumône de Saint Hugon, Bernard
de Francin, archiprêtre d'au delà du Drac, Thomas Grivelli, archiprêtre du
Viennois, Jean de Cizérin et neuf autres chanoines, considérant que le port de
Claix, tenu par leur procureur des anniversaires, à raison de la destruction du
pont, ne leur est d'aucune utilité et que les frais en barques, cordages,
familiers et mercenaires ne sont pas compensés, du consentement de leur évêque
Guillaume l'albergent et le cèdent en emphytéose à Guigues Alamandi, seigneur de
Claix, pour deux livres de poivre annuelle, quatre de plaid, dix sols de cens
bonne monnaie antique à leur maison de la Balme de Claix, à l'église de Claix,
une obole d'or au Dauphin de Viennois qu'ils lui devaient pour la garde du port
et neuf livres à leur procureur des anniversaires. ..".
Le seigneur de Claix, cité dans cet acte,
Guigues Alleman, prit, selon Pilot, le port sous sa protection, faisant veiller
par ses officiers, à ce qu'il fut muni d'une bonne barque, de bons cordages et
qu'on y courut aucun danger.
Une ordonnance du juge majeur du Grésivaudan,
en date du 10 mai 1337, porte commission aux châtelains de Vif et de Pariset
d'enjoindre et de faire commandement au seigneur du port de Claix de le tenir en
bon état, afin que toutes personnes y pussent passer sans péril à peine de
privation des émoluments du port.
Où était ce port ?
Selon A. Bouchayer, le Drac faisait alors, à
la sortie de la plage de Rochefort, une boucle très fermée et se séparait en
deux : la branche principale contournant le rocher du Mollard sur la rive
gauche, la rive droite étant limitée par le bois Rosette ; le torrent se
dirigeait ensuite directement sur Grenoble par l'actuel cours Saint André. Le
port de Claix était, semble t-il, à l'aplomb de la dernière branche et le pont
légèrement à l'Ouest.
En 1373, le fermier du port de Claix expose au
Conseil Delphinal qu'il ne peut payer son fermage, toute circulation étant
impossible entre Grenoble et le port, sur une route submergée par les crues du
Drac. Il en est de même en 1375, 1376 et 1377.
Les travaux entrepris à partir de 1378 par les
soins des consuls de Grenoble pour endiguer le Drac à Marcelline sembleraient
indiquer que le torrent, par suite de crues subites, avait débordé de la plaine
d'Echirolles.
Selon L. Royer on aurait construit cette digue
à l'emplacement de celle appelée, plus tard, "digue de la Marcelline", au pied
du coteau de Champagnier pour contraindre le torrent à passer entre les deux
rochers de Claix, le Mollard et le Grand Rochefort, la passe entre les rochers
supportant les ponts actuels devant être approfondie.
Le traité passé le 31 janvier 1378 par les
consuls de Grenoble avec l'entrepreneur Vivian Pellorce réglait les détails des
travaux à effectuer pour détourner le Drac et le faire passer entre le Mollard
et le Grand Rochefort :
"... prix fait donné par les consuls de
Grenoble à Vivian Pellorce, pour détourner ou faire détourner, vers l'endroit désigné, c'est à
dire entre les deux rochers situés dans le mandement de Claix, au dessous de
l'eau de la Suze, la branche mère de l'eau dudit Dracet
pour maintenir ladite eau du Drac, soit la branche mère ou la plus grande partie
de l'eau entre les deux dits rochers, pendant les quatre prochaines années,
moyennant 700 florins d'or...".
Le point litigieux sur lequel se sont penchés
plusieurs auteurs est de savoir si la passe a été approfondie ou non. Selon
Bouchayer, la réponse à cette question est donné par l'examen détaillé du
contrat lui même. En outre, sa thèse est ensuite confortée par la relation de la
découverte d'une digue ancienne au "Saut du Moine" prouvant que, depuis le moyen
âge, le lit du Drac s'est élevé de quatre à cinq mètres. Elle s'appuie encore
sur les profils de travers qui furent relevés à l'occasion du passage du siphon
des conduites de Rochefort, en 1882. Ces profils qui donnent le fond rocheux du
Drac, montrent nettement, selon lui, un approfondissement artificiel de la passe
naturelle dont le fond serait à quatre mètres environ au dessous des basses
eaux, le point le plus bas de l'approfondissement, fait de main d'homme, allant
à neuf ou dix mètres au dessous des mêmes eaux.
Et A. Bouchayer de résumer ainsi son opinion :
"entre les rochers de Pont de Claix existait
une passe, autrefois parcourue par les eaux du torrent et dont la partie basse
devait être, en 1378, à peu près au niveau du lit du Drac. Pour faire de cette passe le lit majeur de la
vallée, on dut l'approfondir de quatre à cinq mètres et barrer l'ancien cours.
Ce fut l'amorce de l'ouvrage qui devint la digue de Marcelline et qui constitue,
aujourd'hui encore, la principale défense de notre cité".
Après d'importants débordements survenus en
1380 et montrant que les travaux de Pellorce n'avaient pas résolu le problème,
on confia, en 1382, à trois maîtres ouvriers de Vizille la construction de "dix
arches au port de Claix".
Le mot "arche" désigne une sorte de coffre en
bois rempli de sable ou de pierres, placé sur le bord ou dans le lit d'un
torrent et qui joue le rôle de digue ou d'épi.
Une nouvelle crue du Drac, dans l'hiver
1396-1397 prouva que les digues n'avaient pas la solidité souhaitable : leur
réparation provoqua des conflits entre les consuls de Grenoble qui faisaient
effectuer celles ci et les riverains de Sassenage, Seyssins et Pariset qui,
effrayés par le nouveau cours du Drac, allaient détruire la nuit ce que les
ouvriers faisaient le jour.
Le XVème siècle n'est qu'une longue suite de
débordements du torrent et d'efforts épuisants faits par les hommes pour le
maintenir entre les deux rochers de Claix et dans le canal finalement creusé
vers l'Ouest pour éloigner de Grenoble, la menace permanente qu'il représentait.
Or, il y revient sans cesse et des lettres de
Charles VIII le montrent sous les murs de la ville en 1492.
Le siècle suivant voit la poursuite incessante
des travaux de consolidation des digues du Drac, particulièrement en 1519, 1556
et 1594.
A la suite de nouvelles crues dévastatrices,
la lutte reprit activement en 1603. Trois arches furent exécutées en face de
Comboire et la réception en fut faite par le célèbre maître maçon Louis Bruisset,
auquel on doit la façade du palais du Parlement du Dauphiné. Le roi accorda pour
ces travaux un crédit de 50 000 livres financé par une taxe sur les vins entrant
à Grenoble.
Le bac de Claix, appartenant depuis 1593 à
François de Bonne, Lieutenant Général en Dauphiné, était d'un fonctionnement
précaire et, sous l'impulsion de celui ci, il fut question de le remplacer par
un pont en pierre "commode et solide".
Dès l'année 1604, les possesseurs de fonds sur
les rives du Drac, les commerçants du Trièves et autres personnes intéressées à
cause de leurs rapports fréquents et journaliers avec la ville de Grenoble,
furent autorisés à s'entendre sur les moyens propres à employer pour arriver à
un résultat satisfaisant. Des réunions eurent lieu, un plan, un devis des
travaux et un état des lieux furent dressés par François Grattet, Trésorier
Général en Dauphiné.
Une requête fut alors présentée au roi,
tendant à obtenir l'autorisation de faire construire, à leurs dépens, un pont en
pierre sur le Drac en remplacement du port ou bac existant et à lever la somme
nécessaire à l'établissement de ce pont, évaluée à 13 400 livres, montant d'un
premier devis.
Au vu de cette requête intervinrent, le 10
novembre 1607, un arrêt du Conseil d'Etat et des lettres patentes du roi Henri
IV, permettant la levée des 13 400 livres prévues, avec autorisation de les
affecter à la construction et facilités de continuer la perception du droit de
pontonnage existant sur le port, à la charge néanmoins, d'indemniser le
propriétaire du bac - c'est à dire Lesdiguières - des droits de passage
qu'il percevait, le tout suivant liquidation qui serait faite, tant par les
officiers de la chambre des comptes que par les trésoriers généraux de France.
En exécution des lettres patentes, une réunion
générale des intéressés eut lieu en présence de Lesdiguières et d'Antoine
Servien, procureur des états du pays, des conseillers du Parlement, de Pierre de
Bocsozel, prieur et coseigneur de Vif, Hugues Chevalier, curé de Saint Paul les
Monestier, des châtelains de Paquier, Allières, Eybens, Vif, Varces, Seyssins,
le Gua...
A cette réunion il fut arrêté que, pour
dédommager Lesdiguières, il serait demandé au roi l'établissement d'un
péage sur le pont. En second lieu il fut délibéré qu'il serait levé une première
somme de 6000 livres par contribution de toutes les communes des actuels cantons
de Mens, Clelles, Monestier de Clermont et Vif, ainsi que Seyssins et Pariset.
La commune qui a le plus contribué à cette
dépense est celle de Vif qui figure dans les répartitions officielles pour une
somme de 2616 livres.
Il fallut ensuite procéder, une seconde fois,
à la visite des lieux et à l'estimation des matériaux en place et dresser un nouvel état des
travaux, lequel, plus précis, éleva le chiffre de la construction à une somme
bien plus considérable que les premières prévisions.
Après diverses formalités, l'adjudication du
pont fut passée au profit de Louis Bruisset, le 29 mai 1608, pour 18 000 livres.
Bruisset se mit à l'œuvre ; il s'occupa des
préparatifs d'attraits et des premiers travaux mais, vers le commencement du
mois d'août, il tomba et se noya dans le Drac. Les causes de sa mort sont
diversement appréhendées. Selon Pilot, il serait tombé "en contemplant du haut
du parapet, l'extrême hardiesse et la grande élévation du pont", selon un autre
auteur "en détachant la clé du cintre" ; mais cela paraît bien improbable car
les travaux ne devaient guère être avancés et c'est sans doute Bouchayer qui a
raison en disant qu' "il se serait noyé en dressant l'échafaudage de l'arc du
pont".
Sa mort occasionna un certain retard, parce
que sa veuve et ses héritiers ne purent se charger de continuer l'entreprise qui
fut subrogée, assez difficilement, le 19 août et pour le même prix à ]ehan
Albert et Pierre Salomon, le premier maître maçon et le second maître
charpentier, tous deux établis à la Mure. Ils avaient déjà à leur actif, le pont
de Cognet sur le Drac et la réfection du pont de Brion sur l'Ebron. Ils devaient
aussi édifier, en 1610, le pont sur l'Orbane entre Clelles et
Saint Martin de Clelles.
Ceux-ci reprirent donc les travaux au point où
les avait laissé Bruisset, mais ne tardèrent pas à réclamer un dédommagement
complémentaire. Il fallut alors revenir sur le prix de l'adjudication et, pour
ne pas surcharger les mêmes communes, par un nouvel appel de fonds, on se
contenta d'étendre le périmètre des intéressés en y comprenant d'autres communes
allant jusqu'au Gapençais et au Diois, pour une somme de 12 600 livres, ce qui
porta la dépense totale à 30 600 livres.
L'arche du pont fut terminée au mois d'octobre
1610 ainsi qu'on peut l'induire d'un article du "compte des dépenses". Les
travaux duraient alors depuis le mois de juin 1608, de sorte qu'on mit, pour la construction, sans
comprendre les parapets et les abords, deux ans et quatre mois.
Il fut complètement terminé et livré à la
circulation en 1611. On y éleva en 1624, au milieu, une porte qu'on fermait en
abattant une herse et, au dessus de la porte et de chaque côté il y avait une
inscription formulée à l'imitation des inscriptions lapidaires antiques avec une
devise latine.
L'inscription tournée vers Grenoble était la
suivante :
"Henri le Grand, très chrétien, roi de France
et de Navarre, Dauphin de Viennois, Père de la Patrie, toujours Auguste,
Victorieux, Triomphant. Après avoir vaincu ses ennemis et la paix rétablie, tant
par mer que par terre en toute l'Europe, par l'avis et conduite de très illustre
François de Bonne, Duc de Champsaur, seigneur des Diguières, pour le bien et
commodité a jeté les fondements de ce merveilleux ouvrage. Romanas moles pudore
suffundo" ("je fais honte aux constructions romaines").
La seconde inscription, tournée vers le
Trièves, était la suivante ;
"Louis XIII, aussi très chrétien roi de France
et de Navarre, Dauphin de Viennois, pour le même avis et conduite contre toute
espérance lui a donné sa perfection et ordonné qu'il s'appellerait Pont de
Bonne. L'an de grâce MDCXXIIII. Unus distantia jungo" ("unique par la longueur, je réunis").
Claude Expilly, qui s'attacha au service de
Lesdiguières et se fit son historiographe, parlant des travaux entrepris par
celui ci, s'exprime en des termes qui montrent bien pourquoi l'on fit de
l'ouvrage l'une des "merveilles du Dauphiné" ;
"...Il(Lesdiguières) trouva moyen de
bâtir ce pont admirable sur le Drac pour la commodité publique; pont qu'on ne
peut voir sans l'admirer, haut, élevé d'une seule arche et d'un trait si grand
et si long que le pont de Rialte à Venise ne veut rien dire au prix de celui ci.
On void de haut, à qui les yeux assez asseurez pour regarder ci bas passer
dessouz les piez, ce torrent insolent. On le voit courir, bondissant et
mugissant comme un furieus torreau, confessant et reconnaissant que tout aussi
que ce grand maréshal a pu vaincre et soumettre à lui tous les ennemis de son
roi qu'il a rencontrez de même il scait apprendre aux fleuves et torrents les plus superbes qui samblent dédaigner les ponts à les souffrir et passer dessouz
lui...".
L'ouvrage qui excita tant d'admiration lyrique
est, de fait, une construction hardie pour l'époque, avec une arche unique de 46
mètres d'ouverture, élevée à 16 mètres au dessus de l'étiage moyen de la
rivière.
Guy Allard en donne, pour sa part, la
description suivante :
"il est à une heure de Grenoble, bâti sur le
Drac, d'une seule arche, d'une largeur prodigieuse, ayant 22 toises et demi d'un fondement à l'autre,
sur deux rochers dont la matière est de pierre blanche ; sa structure
admirable et sa hauteur surprennent tous ceux qui le regardent...".
Le pont a bien résisté aux assauts du Drac et
du temps réunis. La porte du pont, par contre, et ses deux emphatiques
inscriptions sont depuis longtemps abattues. Le nom de Bonne, que l'orgueil du
dernier Connétable de France aurait voulu imposer à une construction qu'il
faisait passer pour son œuvre n'a jamais été donné par la population à ce
nouveau pont qui semble n'avoir jamais été désigné que sous l'appellation de
"Pont de Claix".
Mais si la construction du pont réglait
définitivement le problème de la circulation des personnes et des marchandises,
le Drac, toujours aussi impétueux et violent, continuait, comme par le passé,
ses débordements et les dévastations qui s'ensuivaient.
Ainsi, en 1608, pendant même la construction
du pont, il avait emporté les ouvrages de la Marcelline. Puis, il sortit à
nouveau de son lit en 1612 et aussi en 1616 et 1619.
En 1650, tous les travaux d'endiguement sont à
reprendre. C'est un Claixois, Claude Chalandon, entrepreneur qui les exécute.
Mais ces travaux, comme tous ceux qui les avaient précédés s'avérèrent vain car
une formidable crue se produisit en 1656. Celle-ci avait été provoquée par des
pluies diluviennes, suivies d'une fonte rapide de neiges précoces et dévasta
tout, transformant la plaine en lac jusqu'au 2 décembre. Il fallut beaucoup de
temps et d'argent pour réparer les dégâts de cette crue qui amenait la plus
forte hauteur d'eau enregistrée jusqu'alors, soit 6,50 mètres au dessus de
l'étiage.
Mais le pont, cette fois ci, tenait bon.
La seconde moitié du XVIIème siècle voit
encore se poursuivre les travaux. C'est d'ailleurs une alternance continue de
travaux et de crues avec des années particulièrement noires : 1666, 1674,
1692...
L'intendant Le Bret, sur les ordres de
Colbert, participa même aux travaux de défense du Drac. Ceux ci furent approuvés
par Vauban lorsqu'il vint inspecter Grenoble.
Mais le Drac continue ses méfaits : février
1711, année 1733 (inondations conjuguées du Drac et de l'Isère ayant inspiré le
"Grenoblo malherou"), 1737, décembre 1739, décembre 1740.
Se place ici un épisode romanesque, sinon
historique, ayant pour cadre le pont de Claix. En 1754,le contrebandier Mandrin,
marchant vers Montélimar à la tête de sa bande, se serait présenté, en plein
jour, au passage du pont de Claix qui était fermé par une grille ; les employés
des gabelles, préposés à la garde du pont étaient occupés dans le corps de
garde, l'un d'eux faisant sentinelle...
"Mandrin arrive - relate la tradition - se
fait ouvrir la grille et au moment où le gardien l'invite à entrer au corps de
garde pour y faire les déclarations d'usage, il lui porte un coup mortel,
l'étend par terre, repousse à coup de fusil les employés qui se pressent à la
porte, ferme cette porte à clé sur eux et passe ensuite avec toute sa bande...".
La tradition qui ajoute toujours aux faits
naturels des récits presque merveilleux, raconte que Mandrin assailli de tous
côtés et sur le point d'être pris se serait précipité du haut du pont dans le
Drac et enfui à la nage !
En octobre 1777 intervient ce qu'on a appelé
le "déluge de la Saint Crépin". La Romanche et le Drac, démesurément grossis par
des pluies diluviennes, firent s'écrouler plusieurs ponts. Mais celui de Claix
tenait bon.
Les réparations et prolongations des digues
reprirent. En juillet 1787, une nouvelle crue mit à mal les ouvrages puis,
durant l'hiver 1788-1789, extrêmement rude, les digues du Drac furent encore
endommagées cette fois par la débâcle des glaces.
Le pont de Claix faillit pourtant disparaître
en 1814, non par suite de l'action des éléments naturels, mais par la volonté
des hommes. Cette année là, en effet, au moment où les armées coalisées
envahissaient le Dauphiné et menaçaient Grenoble, on songea, pour la défense de
la ville, à faire sauter le pont de Claix ; selon A. Boume, on a pu voir,
pendant longtemps, les chambres de mines creusées près de la clé de voûte !
Le début du XIXème siècle voit, après une
grave crue en 1816, de nouveaux travaux mais, à chaque fois, les hommes devaient
gagner un peu sur le torrent car les crues ultérieures furent de moindre effet
sur les ouvrages de protection.
Il avait fallu pas moins de sept longs
siècles de luttes opiniâtres et permanentes pour venir à bout du "Dragon" !
C'est en 1865 qu'intervient un vœu pour la
construction d'un nouveau pont "en contrebas du grand pont de Monsieur de
Lesdiguières". La raison principale de ce vœu découlait essentiellement des
difficultés que présentaient les abords du pont pour le roulage.
Après maintes études, qui durèrent sept ans,
le nouveau pont, surbaissé, fut édifié en aval de l'ancien, en 1873, l'année
même de la création officielle de la commune de Pont de Claix.
On notera encore que le "grand pont", qui
avait fait la fierté de ses constructeurs et l'admiration de nos aïeux, fit
l'objet, le 27 mai 1898 d'un décret le classant au titre des Monuments
Historiques. C'est d'ailleurs l'un des tous premiers monuments de l'Isère à
avoir bénéficié de cette mesure de protection et c'est toujours, du reste, le
seul monument classé de Claix.
Il faut dire qu'il était encore fort admiré en
cette fin du XIXème siècle car un guide touristique de cette époque en donnait
la description suivante :
"On descend sous la clé de voûte du Pont de
Claix par un sentier qui conduit sur le rocher servant de culée à droite ;
alors, en levant la tête, on admire cette courbe élancée d'une hauteur
extraordinaire. Si on élève la voix, un écho répète deux fois le cri et même la
phrase entière". |